Bolivie

La coca et la souveraineté nationale

Pour exercer leur politique de domination dans diverses régions de l'Amérique du Sud, les Etats-Unis utilisent ladite «lutte contre le narcotrafic et l'éradication de la coca». Nous publions ci-dessous un document important rédigé par des médecins, des juristes, des agronomes boliviens. Ils proposent, à partir de la situation qui s'est ouverte en Bolivie avec le renversement de Sanchez de Lozada, de changer radicalement la politique bolivienne, dictée par les Etats-Unis, face à la production de la coca. Et donc de le faire dans le cadre d'une politique de «souveraineté nationale». La lutte des cocaleros a été un élément important du soulèvement populaire en Bolivie et de l'ouverture d'un processus révolutionnaire.

Toutefois, il est nécessaire, pour que les lectrices et les lecteurs de «à l'encontre» puissent appréhender le thème développé dans le manifeste des intellectuels boliviens, de faire, à grands traits, quelques rappels.

- La «Khoca» signifie «l'arbre par excellence», en langue aymara. Cet arbre était cultivé bien avant l'Empire Inca. A Tihuanaco (Bolivie), des fouilles archéologiques ont permis de découvrir des figures humaines en céramique avec la joue gonflée par une chique de coca (l'actuel coqueo), céramiques datant de 400 avant notre ère. La plante de coca était vénérée et elle pouvait être cultivée librement ou être placée sous le monopole de l'Etat, au cours des différentes phases historiques de cette région. La société précolombienne a connu une expansion très grande à l'époque de l'Empire Inca, jusqu'au XIVe siècle. Elle s'affaiblit puis s'effondra sous le choc de l'arrivée des «Conquistadores».

L'usage de la coca est multiple et son caractère historique est protéiforme: magique, religieux, social.

La coca, avant la colonisation, pouvait servir de taxe d'imposition. Des stocks de feuilles étaient concentrés dans la capitale inca, Cuzco (Pérou actuel), comme expression du contrôle centralisé du surplus social.

Comme plante médicinale, de premier ordre, la coca a joué un rôle important d'anesthésique, bien avant la découverte de l'anesthésie locale en Europe. La feuille de coca, de nos jours, est encore au centre des relations sociales dans des secteurs importants de la population bolivienne. Il faut donc la replacer dans une «conception du monde» où elle fonctionne avec une triple dimension: technique médicinale au sens large, religieuse et économique.

- Il faut de même resituer la question de la culture de feuilles de coca dans le cadre de la crise agraire que traverse la Bolivie. Après 50 ans de réforme agraire - qui a commencé en 1952, mais s'est assez vite épuisée - la terre appartient toujours à celui qui ne la travaille pas! Dans l'est du pays existent d'importants latifundios (grandes propriétés), en grande partie non cultivées, aux mains d'une minorité. Ces terres sont en grande partie consacrées à l'élevage).

Alors que dans l'altiplano (là où la révolte populaire insurrectionnelle a connu son point le plus fort) et les vallées, des millions de paysans survivent avec un bout de terre (minifundio) dont ils ne tirent même pas de quoi manger suffisamment. Les régions rurales regroupent quelque 3 millions d'habitants, alors qu'un peu plus de 5 millions se regroupent dans les régions urbaines. L'indice de pauvreté est extrêmement grand dans les régions rurales. Il atteint 82,07% en 2002, alors qu'il est de 53,52% en zone urbaine (source: Institut national de statistique et PNUD).

De cette inégalité extrême de la distribution de la terre découle, d'une part, un nombre croissant d'occupations de terre au cours de ces dernières années. Les affrontements avec les forces répressives se sont multipliés. Afin de mieux appréhender la répartition inégale de la terre, il suffit de mentionner quelques chiffres donnés par le Ministère de l'agriculture de Bolivie: 87% des terres (28 millions d'hectares) sont aux mains de 7% des propriétaires. Les petits paysans ne disposent que de 4 millions d'hectares, soit 13% des terres. Or, ces terres non seulement sont très peu productives (surtout sur l'altiplano), mais l'appui technique est nul et la division de la terre a abouti à un système de parcellisation extrême.

- Dans ce contexte, l'éradication forcée de la coca - sans qu'une politique de remplacement de culture qui assure des revenus de remplacement (à ceux qui sont ou pourraient être obtenus par des exportations commerciales: coca pour thé-infusion, plante médicinale, etc.) soit mise en place avec un soutien sur le moyen terme - exacerbe la paupérisation de centaines de milliers de paysans, entre autres dans les Yungas (près de La Paz, la capitale) et dans la Chiapare, près de Cochabamba, dans le centre de la Bolivie.

L'inégalité de distribution des terres est encore accrue par un fait: le soutien technique et de crédit se concentre vers l'ouest du pays , vers la zone d'élevage (comme le Beni) qui reçoit des aides importantes. En effet, cette production est destinée aux exportations qui permettent d'obtenir des devises... pour payer, entre autres, la dette bolivienne.

- En 1990 et 1996, des marches de paysans indigènes ont obtenu que soient reconnues: les terres communautaires d'origine. Néanmoins, malgré des millions de dollars alloués à la Bolivie dans ce but, très peu de terres ont été transférées aux communautés indigènes de façon légalisée. Une double lutte est engagée en Bolivie. L'une porte sur l'accès à la terre et, avant tout, la répartition des 5 millions d'hectares non cultivés qui sont aux mains des grands propriétaires. L'autre porte sur la récupération de terres indigènes et le droit de cultiver la coca. Ces deux luttes prennent un aspect extrêmement politique car elles se combinent de fait et consciemment avec le droit du peuple bolivien de contrôler ses ressources naturelles, que ce soit l'eau (la bataille de l'eau à Cochabamba) ou le gaz (la guerre du gaz au cours de l'automne 2003). - CAU

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Un groupe d'éminents intellectuels boliviens propose de promouvoir d'urgence un débat national approfondi sur la coca.  Dans leur manifeste, on peut notamment lire: "Il est indispensable que la société civile s'exprime sur la question de la révision de la Loi 1008, sur l'arrêt de l'éradication forcée (de la coca) et sur la réalisation d'une étude indépendante et équitable, sans ingérence Nord-américaine, sur l'ampleur et les potentialités du marché légal, jusqu'à ce que l'Etat bolivien adopte une politique souveraine".Voici le texte de document, que vous pouvez aussi signer:

LA COCA ET LA SOUVERAINETÉ NATIONALE

Les événements de ce dernier mois d'octobre 2003 ont mis à l'ordre du jour le débat sur le thème de la souveraineté sur nos ressources naturelles. Ce thème devrait inclure non seulement le gaz, mais aussi la feuille de coca, qui est actuellement en ligne de mire des grandes firmes et du gouvernement des Etats-Unis, qui cherchent à provoquer une logique d'affrontements et de protestations sociales, sans perspectives de solution.

Il est urgent que la société civile passe de la protestation à la proposition et qu'elle prenne position activement sur ces thèmes. Nous proposons donc qu'il y ait un débat national autour de la feuille de coca qui s'articule sur les points suivants.

1. C'est sous la contrainte de l'Amérique du Nord que la culture de la coca a été rendue illégale dans les «zones de transition excédentaires» (art. 10, Loi 1008), en application du (Décret suprême) DS 24963 du 20.02.1998 intitulée «Stratégie Bolivienne de Lutte contre le narcotrafic».

Ce décret doit être rejeté pour les raisons suivantes:

a) C'est un décret pervers en ce sens que sous prétexte d'éliminer l'éradication compensée", il rejette dans l'illégalité les zones de production tropicales de Cochabamba [qui est une des régions d'influence du MAS - Mouvement vers le socialisme - et d'Evo Maroales] et des vastes régions des Yungas de La Paz.

b) Ce décret a été imposé de manière unilatérale et sans aucun débat public.

c) Il est contraire à la Constitution, puisqu'il viole le premier article de la CPE (Constitution Politique de l'Etat) qui reconnaît les droits des populations indigènes de Bolivie. En outre, il viole la Loi 1257 de 1991, qui ratifie la Convention 169 de l'OIT (Organisation internationale du travail) et stipule qu'aucune mesure étatique affectant les intérêts des indigènes ne peut être promue sans une consultation préalable des personnes directement concernées. Depuis février 1998, le décret 24963 a débouché sur une politique brutale contre les cultivateurs de coca indigènes, et cela sans qu'il y ait eu ni consultation ni débat parlementaire.

2. La notion de «coca excédentaire» (Art 10 de la loi 1008) ne peut pas être appliquée avec rigidité, car le marché illégal est dynamique et s'est élargi à la population urbaine, aussi bien en Bolivie que dans les pays voisins. Selon les données de la DIGECO (Direction de Contrôle et d'imposition de la coca légale), on a pu établir que dans la seule Argentine, la consommation légale de la feuille de coca - sous forme de "coqueo" (le coqueo est une pratique traditionnelle consistant a formé une boule avec quelques feuilles de coca et de petits fragments d'une substance alcaline et de maintenir la boule entre la gencive et la joue, afin d'extraire le suc des feuilles) et d'utilisations médicinales ( pratiques dépénalisées par la loi 23737 de 1989), atteint un volume de 2000 tonnes annuelles. Cela donne une idée des quantités de coca légale que nous pourrions exporter, avec valeur ajoutée, si la société civile entamait une action pour obliger l'Etat bolivien à reconnaître les droits des indigènes et des cultivateurs de coca, et à adopter une stratégie plus sensée et efficace en matière de lutte contre le narcotrafic.

3. Au cours des récentes luttes sociales on a pu observer une consommation massive de feuilles de coca, qui s'est transformée, avec le gaz, en un emblème de la dignité et de la souveraineté nationales. Il est indispensable que la société civile s'exprime sur la question de la révision de la Loi 1008, sur l'arrêt de l'éradication forcée (de la coca) et sur la réalisation d'une étude indépendante et juste, sans ingérence nord-américaine, sur l'ampleur et les potentialités du marché légal, jusqu'à ce que l'Etat bolivien adopte une politique souveraine.

4. Il faut profiter de la conjoncture de visibilité internationale que le récent soulèvement indigène et populaire a donnée à notre pays pour remettre à l'ordre du jour le thème de la feuille de coca, non pas comme une question sectorielle qui ne touche que les producteurs, mais en tenant compte également du vaste marché intérieur qui vit de la feuille de coca, et des centaines de milliers de personnes qui la consomment actuellement en Bolivie et dans les pays voisins. La défense de la feuille de coca - comme produit de consommation légitime et comme médecine naturelle indigène que la Bolivie offre au monde - est une priorité qui devrait réunir les organisations sociales et les partis politiques favorables à la souveraineté, pour introduire cette thématique dans le Parlement, ainsi que dans le Référendum et l'Assemblée Constituante.

5. Nous appelons les différentes organisations et groupements de la société civile (syndicats, assemblées communales, autorités indigènes, peuples indigènes, écoles professionnelles, universités, entrepreneurs et intellectuels indépendants, fractions parlementaires du MAS [d'Evo Morales) et du MIP (de Felipe Quispe), conseillers et députés indépendants qui respectent leurs électeurs), à consulter leurs bases et à se prononcer démocratiquement sur les points suivants:

a) Si nous, les Boliviens, avons ou non le droit de définir souverainement la politique concernant les ressources naturelles, dont la feuille de coca, contre la pression du DS (Décret suprême) 24963, pour exiger la révision de la Loi 1008.

b) Même si la dernière famille de cultivateurs de coca mourait, le problème de la drogue dans les pays riches ne serait pas résolu. Compte tenu de ce fait, pouvons-nous accepter ou non que notre société soit saignée pour obéir à une politique qui est non seulement inefficace mais également inhumaine et irrationnelle. Il faut que nous décidions, en tant que Boliviens, si nous considérons que la feuille de coca est une drogue, si nous avons ou non le droit de la consommer, de la commercialiser en tant que médecine naturelle et de l'exporter sur les marchés mondiaux avec une valeur ajoutée (sous forme de tisane, de toniques, de dentifrices, de chewing-gum, et ainsi de suite). Une telle commercialisation serait en effet la manière la plus efficace d'éviter qu'elle entre dans le circuit illégal du narcotrafic.

c) La politique anti-drogues dictée à la Bolivie par le gouvernement des Etats-Unis a provoqué, outre des dégâts et la mort de centaines de compatriotes, la criminalisation de régions entières, dans une spirale de violence étatique qui est incompatible avec les postulats de la démocratie. Il faut que nous décidions si l'Etat doit ou non protéger les droits humains du peuple bolivien contre la toute-puissance des Etats-Unis, qui maintiennent leurs exigences d'éradication sans tenir compte de l'importance culturelle et économique qu'ont pour la Bolivie la production et la consommation de la feuille de coca.

d)La politique internationale du gouvernement bolivien a été marquée durant ces deux décennies par une attitude servile et l'application de politiques répressives et contraires aux intérêts du pays. Il faut exiger l'adoption d'une politique souveraine sur le plan international et d'une stratégie bolivienne de lutte contre le narcotrafic qui tienne compte des demandes des producteurs de la feuille de coca, de ceux qui la commercialisent et de ceux qui la consomment. Une telle stratégie devrait permettre de démanteler les instruments de la sale guerre menée par les Etats-Unis contre notre peuple, qui se trouve enfermé dans «l'option zéro» et l'éradication forcée de la feuille de coca, alimentant ainsi les maux qu'on est censés combattre.

Pour un débat transparent et souverain autour de la feuille de coca.

8 novembre 2003

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