France

Position de la revue «Carré Rouge»
Rédacteur François Chesnais

Débattre, clarifier,faire l'unité, agir'

La situation politique qui résulte du premier tour des élections présidentielles françaises du 21 avril pose aux militant(e)s politiques, syndicaux et associatifs des problèmes inédits. C'est particulièrement vrai pour les militant(e) s des organisations se réclamant du trotskisme vers lesquelles près de trois millions de voix de voix se sont portées dimanche. Toutes et tous ressentent le besoin de discuter de la recherche urgente des conditions de l'action commune.

Derrière l'indignation et la colère, une disponibilité politique profonde

Les manifestations et les rassemblements qui se succèdent tous les jours, dans les centre-villes comme dans les quartiers, qui rassemblent à chaque fois des centaines de milliers de jeunes au plan national, et ce depuis l'annonce des résultats dimanche dernier, expriment une indignation, une colère très fortes. Elles sont fondées. Il est effectivement insupportable que le second tour mette face à face «l'escroc» et «le facho». Il est insupportable de constater que Le Pen dispose d'heures d'antenne sur les télés pour y faire sa propagande, y distiller le venin de ses idées haineuses. Il est insupportable que cela ait lieu au nom du «respect de la loi», celle du second tour d'un scrutin au caractère profondément antidémocratique, puisque ne peuvent s'y affronter que deux candidats, indépendamment du nombre de votants qu'ils représentent. Il est insupportable de se trouver exclu politiquement du vote: dans le cas présent, cela concerne plus de 60% des suffrages exprimés le 21 avril et près de 70% du corps électoral. A ces derniers, le «choix» proposé est de voter «escroc» (Chirac) plutôt que «facho» (Le Pen). Il est insupportable de penser que ce soit de l'issue de ce simulacre électoral entre le candidat de la droite et celui de l'extrême droite, que devraient dépendre les conditions d'existence (leur travail, leurs retraites, etc.) de millions de salarié·e·s, ainsi que l'avenir de larges secteurs de la jeunesse.

Mais ce n'est pas seulement la colère qui s'exprime. C'est aussi une demande politique; elle est une composante essentielle de la situation et prolonge certains éléments fondamentaux des résultats de dimanche. Les manifestations et les rassemblements expriment un immense potentiel de mobilisation «depuis en bas», dont l'ampleur inquiète déjà ceux qui portent la responsabilité directe du vote pour le FN (Front national).

Pour bloquer cette demande politique, on voudrait maintenant enserrer la mobilisation dans le carcan d'un «pacte républicain» et de «l'anti-fascisme». Celui-ci serait aussi factice et mou que les nombreux «consensus» des dernières années. Il serait un n'ud coulant pour les salariés et de très nombreux jeunes. L'objectif de ceux qui ont créé les conditions du vote Le Pen est maintenant de donner comme seul débouché à l'indignation et à l'énergie de ceux et celles qui ont toujours combattu le FN un vote le 5 mai pour Chirac, présenté comme le seul horizon.

Ainsi, alors que le vote du 1er tour a manifesté un refus sans appel de la politique du capitalisme mondialisé, qu'elle soit portée par Chirac/Juppé (RPR) ou par la Gauche plurielle, il s'agit de culpabiliser ceux qui ont manifesté ce refus, de museler les aspirations au changement anti-capitaliste d'une très large fraction de ceux qui manifestent, de leur faire porter la responsabilité de la présence de Le Pen au 2e tour. Il s'agit surtout de les contraindre à voter pour le dernier candidat en lice du MEDEF (Mouvement des entreprises de France, présidé par le baron Ernest-Antoine Sellière): J. Chirac. C'est comme si, en Italie, on avait appelé à voter Berlusconi pour arrêter le néo-fasciste Gianfranco Fini (Alliance nationale) et le xénophobe Umberto Bossi (Ligue du Nord)!

Empêcher que soient occultées les dimensions radicales du vote du 21 avril

Le vote du 21 avril a infligé une sanction contre ceux, au Parti socialiste et dans la gauche plurielle, qui ont décidé que Lionel Jospin se présenterait avec un programme, dont il a bien précisé qu'il n'était pas socialiste, mais «moderne». Après avoir privatisé, instauré la flexibilité à l'occasion des lois (Martine) Aubry (ministre du Travail) sur les 35 heures, confirmé la mise en 'uvre du PARE (plan d'aide au retour à l'emploi), Lionel Jospin a défendu, sur les retraites, sur la réforme de l'Etat, sur la baisse des charges des entreprises, sur la privatisation par étapes de la Sécurité sociale, sur la priorité au «sécuritaire», les mêmes objectifs que Chirac. Ce sont ceux du MEDEF. Par deux fois, la démarche de Lionel Jospin a reçu, au même titre que celle de Jacques Chirac, le satisfecit d'Antoine Seillière («le MEDEF ne labélisera aucun candidat»).

Ce qui a été sanctionné dimanche 21 avril est aussi le fait que, «unis» ou «pluriels», le PS et le PCF, flanqués ou non des Verts, ont, depuis vingt ans, gouverné en «alternance» ou en «cohabitation» avec le RPR (Rassemblement pour la République) et l'UDF (Union pour la Démocratie Française). Ils ont présidé, impulsé des contre-réformes capitalistes, des attaques anti-ouvrières. Ils sont même devenus plus efficaces, plus performants que le RPR et l'UDF. Ils ont fait le choix de l'ordre capitaliste et impérialiste et ont renoncé à tout projet de transformation sociale. L'immense majorité de leurs militants, mais aussi des salarié·e·s qui votaient pour eux l'a compris. Le PS retrouve son niveau de voix de 1969, avant le congrès d'Epinay (juin 1971, Mitterrand s'empare du PS). Le PCF, avec ses 3,4%, a bien montré ce qu'il est: un appareil squelettique, peuplé de gens totalement démoralisés. Incapable de se dégager du stalinisme autrement qu'en épousant la «modernité» capitaliste pour «l'humaniser», le PCF s'est fait l'agent des privatisations et le bouclier du gouvernement Jospin.

Pendant des années, le même piège a été utilisé: «Vous n'êtes pas satisfaits de notre gestion, mais votez pour nous aux élections, sinon, ce sera le retour de la Droite !» Longtemps, ce chantage a permis d'étouffer ou de bloquer les luttes de résistance des salarié·e·s et de secteurs de la jeunesse.

Pourtant, et de plus en plus massivement, cette résistance est parvenue à s'exprimer, au point de chasser les ministres Claude Allègre (éducation) et Christian Sautter (finances). Le nombre de journées de grève n'a cessé de s'élever. Elle s'est de plus en plus conjuguée aux mobilisations antimondialisation capitaliste (Gênes, Barcelone, etc.). Ce mouvement vient de trouver une expression sur le terrain électoral. Des millions de travailleurs et de jeunes se sont dégagés du chantage. Ils ne se sont pas trompés (comme on ose le leur dire aujourd'hui). Oui, Jospin et Chirac ont défendu le même programme dans ces élections. Oui, le gouvernement Jospin et toutes ses composantes portent seuls la responsabilité de leur propre débâcle. Ils portent seuls la responsabilité de la montée (en pourcentage seulement!) du FN, ce produit monstrueux du machiavélisme mitterrandien, destiné à renforcer le chantage politique contre toute résistance, et à sauver les élus PS déjà menacés par l'abstention dans les années 80.

L'expression la plus positive de ce refus, nous la trouvons dans le vote pour les organisations trotskistes. Ce n'est pas une affaire secondaire ou anecdotique que presque trois millions de voix (2965535 très exactement), représentant 10,4% des votants, se soient portées sur les candidats de Lutte Ouvrière (Arlette Laguiller) et de la LCR (Olivier Besan-cenot), avec un petit complément pour celui du PT (0.47%). Ce vote est partie intégrante de la situation politique. Ces voix ne sont pas de simples «votes sanction». Ce sont des voix qui sont tournées dans leur écrasante majorité vers l'avenir, des voix qui expriment dans un cadre très difficile une attente et une disponibilité pour l'action dans un sens anti-capitaliste. Il n'est pas surprenant que, depuis le 21 avril, tout soit fait pour que ce résultat-là soit effacé, nié, oublié. Dans ce contexte, le bon résultat du candidat de la LCR (4,3%), rééquilibre le poids électoral et donc les rapports politiques au sein de l'extrême gauche (entre LO et la LCR), et doit l'aider à jouer le rôle positif que la situation exige. D'autres ont exprimé leur rejet du PS et du PCF par l'abstention ou les votes blancs et nuls. Le record historique de l'abstention pour un premier tour de présidentielles s'est fait surtout aux dépens des candidats de ces deux partis, de la part de gens qui avaient toujours voté pour eux. Ces abstentionnistes ne sont pas des électeurs «passifs», mais des femmes et des hommes actifs dans la vie associative et le combat social.

La seule issue: se préparer à défaire dans la lutte des classes le second candidat du MEDEF, Jacques Chirac

Si l'on veut répondre au vote Le Pen, à la frustration et à la haine raciste dont elle est l'un des fondements, il faut se fixer comme objectif de défaire par les moyens de la lutte des classes Jacques Chirac, l'autre «grand candidat» porteur dans ces élections du programme du MEDEF.

Tout le monde s'accorde pour dire qu'au c'ur de la crise qui frappe notre société, on trouve d'abord le chômage de masse, «l'insécurité» (dont la première forme est celle de la précarité de l'emploi), la peur de «l'autre», qui se focalise en peur de «l'étranger» et de ses enfants, même s'ils ont des papiers français et peuvent voter. La solution à ces problèmes ne peut pas se faire par le truchement d'un front «anti-fasciste» aux côtés de ceux qui ont creusé le lit du FN et qui défendent plus que jamais, «l'adaptation nécessaire de la France à son temps», en clair la mise en 'uvre des changements exigés par la mondialisation capitaliste.

Le vote Le Pen est un signal, un signal très grave, qu'il faut prendre au sérieux. Mais il faut savoir l'interpréter et trouver la réponse là où elle se trouve vraiment. Sur le terrain de la précarité et de la paupérisation des régions et des quartiers les plus frappés par le chômage et dans la mobilisation contre une politique qui va les aggraver encore plus. La solution aux problèmes que Le Pen et le FN exploitent honteusement suppose que soit engagé le travail de préparation politique avec les salarié·e·s, les chômeurs et la jeunesse. Elle suppose que ces derniers se mettent en ordre de combat face à la menace tangible de mesures sur les retraites et même sur le temps de travail (maintenant que la flexibilité a été rendue au patronat) qui seront d'une ampleur analogue à la loi Juppé sur la sécurité sociale de 1995. Ces mesures sont d'autant plus annoncées que Chirac et Jospin les ont entérinées lors du récent sommet européen de Barcelone.

La solution aux problèmes exploités par Le Pen se trouve dans la mise en élaboration d'un programme qui inclurait des éléments comme la réappropriation sociale de l'ensemble des services publics, qui ont été soumis à la gestion financiarisée avant d'être privatisés (en y incluant les médias et le service de l'eau); la ré-étatisation du secteur financier; la transformation radicale de la fiscalité. C'est en commençant à répondre sur des questions telles que celles-là et bien d'autres encore et en engageant le combat contre le nouveau train de mesures préconisées par le MEDEF, que le combat contre la «lepénisation des esprits» se fera le plus efficacement.

La réponse à la propagande lepéniste suppose que, sur des questions aussi essentielles que celle de l'Europe, les mobilisations et les affrontements de Gênes et de Barcelone soient traduits en forme de perspective programmatique. L'actuelle Union européenne, partenaire zélée des Etats-Unis dans la guerre «contre le terrorisme» aussi bien que dans la libéralisation et la déréglementation, ne peut provoquer que rejet.

Le combat contre le pouvoir capitaliste ne peut se mener sans être relié aux combats des salariés immigré·e·s et des exploité·e·s des pays les plus proches, à commencer par ceux du Maghreb et de l'Afrique. Seule une Europe des travailleurs et de la jeunesse peut leur tendre la main, dans une alliance contre la mondialisation impulsée au compte du capital financier. Adossé à cette perspective, il devient plus facile de mobiliser sur la question de l'immigration, du «tout sécuritaire», du combat contre la «fabrique de la haine».

Unité d'action des organisations et rassemblement des forces du mouvement social

L'unité d'action des organisations se réclamant du trotskisme est une nécessité maintenant posée de façon immédiate. Elle l'est, notamment, dès les élections législatives de juin. Des rendez-vous ont été pris entre la LCR et LO. Les militants «encartés», mais au delà tous ceux et toutes celles qui leur ont donné leurs voix, ont le droit et le devoir d'exiger que les réunions annoncées débouchent sur des accords qui permettent à cette fraction (10,4%) des électeurs, et à beaucoup d'abstentionnistes du 21 avril, d'intervenir positivement dans les élections législatives. Il faut faire de ces élections un point d'appui dans la préparation des combats inévitables qui suivront.

Les directions de ces organisations vont se réunir. Sans préjuger de ce qu'elles décideront, il nous semble extrêmement souhaitable qu'elles proposent que des candidats unitaires anticapitalistes, y compris du mouvement associatif, puissent être élus démocratiquement par circonscriptions dans des assemblées ouvertes de travailleurs et de jeunes, qui en préciseront également le programme. Il revient aux organisations d'extrême gauche, mais aussi à certains courants de gauche issus du PCF ' comme aux membres voire aux élus du PCF, du PS, des Verts, qui tourneraient publiquement le dos à l'orientation précédente et se situeraient dans le camp des exploités et des opprimés ' ainsi qu'aux militants du mouvement social de travailler en commun dans cette perspective.

Ainsi, il pourrait être possible d'élire des députés qui défendraient les intérêts des travailleuses et travailleurs, qui seraient un point d'appui pour le développement de leurs luttes. En tout état de cause, des pas importants seraient réalisés dans le rassemblement et la centralisation des forces politiques du monde du travail. Et nous aurions fait un pas immense dans la préparation politique des affrontements inévitables qui attendent les salarié·e·s et de larges secteurs de la jeunesse. ' 24 avril 2002

 

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