N°15 - 2003

Réalignements au sein des «élites dirigeantes» helvétiques
Elections, cacophonie et baudruches

C.-A. Udry et J.-F. Marquis

«Accordez ces discours
que j'ai peine à comprendre.»

Corneille, La mort de Pompée, V, 3.

Les dernières élections en Suisse ont suscité un intérêt, y compris dans les médias internationaux. Cette curiosité internationale fut presque à la hauteur de la méconnaissance qui estampe les rares commentaires portant sur une formation sociale et une réalité politique helvétiques très particulières. Cela d'autant plus que le monde francophone ignore - y compris dans sa province suisse française - la langue de la bourgeoisie helvétique réellement existante: celle enracinée en Suisse alémanique.

En l'an 2000, les exégèses les plus superficielles et empreintes d'un naturalisme si justement reproché aux racistes («l'axe fasciste alpin, allant de l'Autriche à l'Italie, en passant par la Bavière et Berne», pour citer des historiens dits critiques) fleurissaient dans la presse à l'occasion de la percée du Freiheitliche Partei Oestereichs (FPOe) de Jörg Haider en Autriche. Des formules analogues, à l'emporte-pièce, ont fait et font, aujourd'hui, florès dans les médias de Suisse française - avec une étrange tonalité anti-suisse alémanique - à propos de la percée électorale de l'Union démocratique du centre (UDC), dont la figure de proue est l'industriel internationalisé Christophe Blocher.

Dès lors, tracer avec une certaine précision un cadre d'analyse semble nécessaire. Ou du moins utile.

Changement de climat

L'Union démocratique du centre (UDC) - Parti Suisse du Peuple, pour respecter la traduction de l'allemand - réunissait 11,9 % des suffrages lors des élections nationales de 1991 et 22,5 % en 1999. En 2003, son score s'élève à 26,6 %. Depuis l'introduction du système proportionnel en 1919, aucun parti - de plus gouvernemental - n'a connu une croissance aussi rapide. Durant ces mêmes douze années, les suffrages cumulés du gouvernemental Parti socialiste suisse (PSS) et des Verts sont passés de 26,1 % à 30,7 %. Cette progression (+18%, indice 100 à 118) est sans comparaison avec celle du pôle de droite conservateur et nationaliste incarné par le parti de Christoph Blocher (+124%, indice 100 à 224). Le PSS, qui rassemblait 18,5 % des suffrages en 1991, a atteint le seuil des 22,5 % 1999 (mais il en recueillait 22,9 % en 1971 !). En 2003, le PSS obtient le 23,3 % des suffrages, ce qui reste inférieur au 24,9 % de 1975. Ces résultats comparés doivent être mis en relation avec une évolution socio-politique et économique que nous avions analysée avec minutie, dès le début des années 1990 1.

Dans la gauche (ou plus exactement l'a-gauche, avec un a privatif), nos constats semblaient, alors, trop sombres et marqués au coin du «pessimisme», une prétendue catégorie politique censée fonctionner comme corsetage de la pensée et de l'action. Pourtant tenter d'apprécier avec le plus de justesse possible les dynamiques sociales et politiques à l'œuvre, non seulement participe d'une exigence élémentaire d'honnêteté intellectuelle, mais aussi de cette obligation éthique d'affronter, sur le long terme, les tâches que s'assignent celles et ceux pour qui participer aux modestes combats pour «changer le monde» ne relève pas d'un marketing politique. A l'opposé, la drogue douce électoraliste qui accompagne les «opérations politiques» («A gauche toute !», par exemple) de la gauche débouche, avant les élections, sur la désinformation devant fournir l'air nécessaire à gonfler une baudruche. Puis, la fête finie, sur des demi-mensonges visant à ne pas «décevoir la troupe» qui se voyait déjà emprunter un aérostat, alors qu'il ne s'agissait que d'un de ces ballons... distribués aux enfants, sur les places, par les intermittents du théâtre électoraliste.

Or, ces élections nationales de 2003 s'inscrivaient sur un arrière-fond particulier, depuis la seconde guerre mondiale. Pour les salarié·e·s de Suisse, les douze années 1991-2003 sont marquées par: la peur du licenciement et de la précarité ; l'imposition d'un chômage durable ; la baisse du pouvoir d'achat ; l'explosion des primes d'assurance maladie ; une densification-intensification du travail ; la suppression du statut de fonctionnaire désignant un projet conscient de «déstabiliser les stables» ; la privatisation, de fait ou rampante, des grandes régies fédérales (CFF et PTT), accompagnée d'un recul des services publics et de milliers de suppressions d'emplois ; la déstabilisation du système des retraites, aussi bien celui par répartition (premier pilier) que par capitalisation (deuxième pilier) ; une relance de la privatisation de l'énergie...

Ces douze années ont donc enterré pour la grande majorité des salarié·e·s vivant et travaillant en Suisse - avec un retard de près d'une décennie sur le reste de l'Europe - les espoirs d'un «progrès social régulier», dans un environnement «familier et rassurant». Une toute récente enquête illustre, graphiquement, cette rupture: «En 2002, 44 % de la population active ressentait une forte tension au travail, à l'origine parfois de troubles importants tels que maux de dos, trouble du sommeil ou mal-être psychique.» (Enquête suisse sur la santé, Office fédéral de la statistique (OFS), 31 octobre 2003). «Les conditions de travail se sont notablement durcies depuis 1997», remarque avec audace Walter Weiss de l'OFS (24 heures, 1-2 novembre 2003).

Le métier d'employé de banque, paradigme de l'emploi privé stable, s'est défiguré. Selon les dernières statistiques, 4780 employé·e·s de banque sont au chômage en Suisse. La secrétaire de la plus que conformiste ASEB (Association des employé·e·s de banque), Marie-France Goy confesse: «Au cours des cinq dernières années, les suppressions d'emplois n'ont épargné presque aucune catégorie de la banque. Or, malgré les effets négatifs qui en découlent (insécurité, pression hiérarchique, réorganisation constante, démotivation, stress, voire baisse des rémunérations), cela n'a pas empêché les banques d'enregistrer des résultats une nouvelle fois exceptionnels.» (Tribune de Genève, 5 novembre 2003). N'y aurait-il pas un certain lien de cause à effet ?

Enfin, depuis 1990, les salaires des travailleurs et travailleuses non-qualifiés ont baisser de 7 %. Les 10 % les plus pauvres de Suisse ont vu leur revenu baissé de 12,6 %. Par contre, les revenus, déclarés, des 10 % les plus aisés ont augmenté pour la même période de 16,5 %.

Et la dernière enquête sur la fortune, avec la sous-estimation qu'elle comporte pour le secteur le plus riche, donne le résultat suivant: 3 % des contribuables les plus aisés détiennent 50 % de la fortune. Par contre, le 90 % des personnes assujetties à l'impôt n'en «contrôlent» au total que 28 %. Quant à la tranche des 10 % les plus opulents, elle maîtrise 72 % de la fortune mobilière (ce qui est grossièrement sous-évalué, étant donné le secret bancaire) et immobilière. Ces inégalités en termes de revenus et, surtout, de fortune se manifestent dans une société où les salarié·e·s, en 2003 (fin du deuxième trimestre), constituent le 79,17 % de la population active en Suisse. La bipolarisation sociale et la bipolarisation de la répartition de la fortune, qui renvoient à la propriété très concentrée du capital (sous toutes ses formes), se traduisent au travers des chiffres indiqués ci-dessus.

Les pilotes et... leurs stewards

Or, ce bouleversement socio-économique - ce changement de climat - a été soigneusement préparé. Et cela dans un contexte de «paix du travail» et de «gouvernement de coalition», intégrant au plan fédéral le Parti socialiste, le Parti radical, le Parti démocrate-chrétien et l'UDC.

Ce régime de coalition et d'intégration, soigneusement bâti, descend en cascade au niveau des cantons et des municipalités (plus significativement les grandes cités comme Bâle, Zurich, Genève). 2 Ce système d'organisation de l'hégémonie des forces bourgeoise - qui, de plus, laisse aux organisations patronales une place écrasante dans les processus importants de décision - a laminé les éléments propres à la (re)constitution d'une indépendance de classe (face à la bourgeoisie et à ses représentants directs) à l'occasion d'une remise en cause aussi bien du salaire direct que social, de l'emploi que des conditions de travail. Le chamboulement électoral du 19 octobre 2003 n'a pas sonné comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Il est le fruit d'une offensive coordonnée de la classe dominante et de ses élites politiques et économiques.

Cet assaut a commencé, avec une forte volonté du patronat d'occuper publiquement et directement l'espace politique. Les deux Livres blancs (1991 et 1995) commis par feu David De Pury - sponsorisés par les plus grands noms de patronat helvétique - ont marqué, en Suisse, l'enclenchement d'une nouvelle étape de la contre-réforme néo-conservatrice d'ensemble, cohérente, au point de se donner les traits forts d'une transformation inévitable, réactionnaire. Elle a été affublée du terme de «réforme», un vocable emprunté consciemment à la «gauche historique» pour en subvertir le sens et pour rejeter cette gauche dans le «camp conservateur» (comme le fait Couchepin), ce qui oblige, sans cesse, le PSS à être sur la défensive et à marmonner: «nous sommes d'accord de réformer, avec vous, mais un peu différemment...».

Ils sont nombreux ceux et celles qui ont déjà oublié que De Pury fut courtisé par beaucoup de politiciens dits de gauche. Ils le présentaient comme un anti-Blocher parce que défenseur de cette Union européenne (UE), hyperlibérale, avec comme symbole sa Banque centrale (BCE), indépendante, pilotée par le social-démocrate hollandais Wim Duisenberg, avant que le monétariste Jean-Claude Trichet le remplace en cette fin 2003. Or, au cours des années 1990, l'entrée dans l'UE est devenue quasiment le signe distinctif premier de la social-démocratie helvétique 3. Les salarié·e·s se sont trouvés placés - alors qu'une offensive du Capital, très similaire, se développe dans tous les pays de l'UE, avec le soutien actif de la Commission européenne - devant un dilemme artificieux et, de plus, virtuel, sans lien avec leur situation effective et quotidienne: l'entrée ou non dans l'UE. Un dilemme affublé d'une rhétorique, aussi sonnante que vide de sens, sur «l'ouverture» ou «la fermeture» de la Suisse. Un discours dont le non-sens devait camoufler le vide substantiel au plan politique.

Or, le capitalisme helvétique est, depuis longtemps, un des plus «ouverts» du monde en termes: de libéralisation des exportations de capitaux sous la forme d'investissement directs à l'étranger (IDE) - donc d'exploitation de salarié·e·s au sein de l'UE ou dans la périphérie - ou de finance de marché (placements boursiers les plus divers) et d'importation de capitaux en Suisse (transfert de richessse des pays de la périphérie ou du centre) ; d'insertion dans son appareil productif, dans l'espace national, d'une main-d'œuvre immigrée décisive pour les rouages de la machine industrielle et de services liés à l'industrie ; de «bons offices» diplomatiques offerts aux Etats-Unis... et à l'Allemagne.

Au moment où la crise sociale taraude lentement les esprits, où les contre-réformes sont assidûment appliquées, le PS discourt sur la «nécessaire entrée de l'UE», sur «la génération Europe». Alors que naît la «génération de la crise». Pour camoufler son ralliement enthousiaste au social-libéralisme, la social-démocratie avançait (et avance) comme le concombre masqué, affublée du loup de l'UE dont la politique ne cessait d'entériner les d'un assaut résolu contre «l'état social». Les directions syndicales, liées au PSS, choisissent le même verbiage et le tiennent autour d'une «table ronde» avec patronat et autorités.

Les jeux étaient faits. Dès lors, l'UDC pourra instrumentaliser les effets sociaux-psychologiques produits par une cure d'électrochocs néo-conservateurs sur une couche assez larges de salariés et de retraités, tout en ralliant un secteur des «classes moyennes» touchées par une politique fiscale - inaugurée par le parti radical - ayant pour but de lui faire accepter la politique des «caisses vides», et de se rallier au «moins d'Etat».

Toutefois, cette instrumentalisation n'aurait pas été aussi aisée sans la caution constante, et souvent active, apportée par lesdits représentants de la gauche à cette politique de «dérégulation» bourgeoise. Rappels. C'est un social-démocrate - B. Weibel - qui pilote la privatisation rampante des CFF. Ce sont des «socialistes» - J.-N. Rey (nouveau conseiller national valaisan du PS et actuel directeur de DHL 4 en Suisse) et Ulrich Gigy, ancien bras droit du radical Kaspar Villiger aux finances fédérales - qui ont démantelé les PTT et privatisent, par tranche, La Poste. Tout cela sous la bénédiction du leur conseiller fédéral de tutelle, le social-démocrate Moritz Leuenberger. Ce dernier peut compter avec le consentement des directions syndicales qui, en 1997, s'opposèrent aux référendums contre la démolition des PTT.

C'est la social-démocrate Ruth Dreifuss, alors conseillère fédérale, qui a initié l'augmentation de l'âge de la retraite des femmes (10e révision de l'AVS) et qui a combattu l'initiative pour des primes de «caisse maladie» en pour cent du salaire, après avoir béni, lors de son entrée au Conseil fédéral, la LAMal (Loi sur l'assurance maladie).

A de très rares exceptions, les élus socialistes ou verts (écologistes) dans les exécutifs ont approuvé les coupes budgétaires, au niveau fédéral, cantonal ou communal.

La nouvelle loi sur le travail, feu vert à la flexibilité sans rivage, a reçu en 1998 la bénédiction du Parti socialiste et même de la direction de l'Union syndicale suisse (USS). Tout comme la transformation, en 1995, de la loi sur le chômage, devenue l'instrument d'une astreinte au travail désavantageant encore plus les salarié·e·s sur ledit marché du travail (qui enregistre l'inégalité structurelle du rapport de force entre le Capital et le Travail).

En réalité, on constate au sein des couches dirigeantes de la social-démocratie helvétique, à une échelle plus réduite, la même mutation sociologique qui est à l'œuvre en Europe. Une fraction des sommets de la social-démocratie est directement intégrée aux structures de décisions du capital privé ou en voie de privatisation. En dehors des Gigy et des Weibel, on peut mentionner, Jean-Noël Rey (patron de DHL) Peter Vollmer directeur du VÖV / SBS (Verband öffentlicher Verband / Seilbahnen Schweiz) ou encore Elmar Ledergerber, grand prêtre de la libéralisation de l'énergie en Suisse à la tête de Econcept AG, sans parler de son intégration dans l'establishment bourgeois zurichois.

Plus généralement, les notables sociaux-démocrates se revendiquent d'une conception managériale de la politique, se font les vecteurs du new public management (NPM) dans les institutions étatiques adoptant ainsi les orientations élaborées par l'OCDE afin de miner les services publics, la politique «publique» en faveur de l'ouverture de champs d'investissements aux capitaux privés 5.

A tout cela, il faut ajouter cette volonté de distinction qui fait des divers élu·e·s socio-démocrates des admirateurs fascinés de l'entreprise privée. Dit autrement: ils singent les vrais patrons. Comme s'y essaye Anita Fetz du PS de Bâle-Ville, et avant elle Micheline Calmy-Rey. Les liens organiques entre social-démocratie et salariat n'ont plus rien à voir avec ce qui existait... il y a 50 ans. Il serait temps de le comprendre.

Réalignements au sein des «élites dirigeantes»

La percée de l'UDC a donné naissance à un schéma «explicatif» de la situation politique ayant pour fonction de préparer la nouvelle étape d'un gouvernement fédéral de coalition.

Le «champ politique» serait divisé en trois blocs, en trois «acteurs» concurrents - pour reprendre les modèles de l'économie néoclassique qui ont gagné la «science politique». Il y aurait le «bloc de droite»: avec l'UDC ; puis le «bloc du centre»: avec le Parti radical et le Parti démocrate-chrétien (PDC) ; enfin le «bloc de gauche» constitué par le Parti socialiste, les Verts... et le PdT / POP (Parti du travail / Parti ouvrier populaire) à Genève, Vaud et Neuchâtel 6.

Ce croquis ne correspond en rien à la réalité du processus socio-économique et politique en cours. Christoph Blocher - issu d'un de ces corps intermédiaires prisés par la bourgeoisie suisse: une famille de pasteurs protestants très idéologisés - a intégré pleinement les sphères du grand capital helvétique. Son holding Emesta-Holding contrôle une transnationale Ems-Chemie dont l'action a sur-performé, depuis 1988, le SPI (indice suisse du marché des actions qui intègre 276 sociétés). Le rendement des fonds propres d'Ems-Chemie, à partir des taux de marge dégagés et des opérations boursières, a oscillé entre 19,8 %, 25,8 %, 24,2 %, 13,5 % et 11,8 %, respectivement, de 1998 à 2002. La bible des actionnaires, publiée par le journal économique zurichois Finanz und Wirtschaft, souligne (édition 2003-2004): «Ems-Chemie, qui regroupe les secteurs matériaux polymères, produits chimiques fins, ingénierie, opère surtout en Allemagne (26,5 %), au Japon (9,5 %), aux Etats-Unis (9,9 %), en Suisse (8 %).» (p. 133) Ems-Chemie «travaille» pour l'automobile européenne - allemande avant tout - et pour l'industrie pharmaceutique. On est donc loin, avec Blocher, qui a creusé sa place politique dans la capitale économique de l'Helvétie, Zurich, d'un leader politique à la Le Pen ou à la Haider - de Carinthie.

Il n'est pas besoin d'avoir une connaissance approfondie de l'histoire du capitalisme suisse pour comprendre que l'insertion d'un groupe comme Ems-Chemie dans le capitalisme européen rend plus que sensible son patron aux conditions comparées de valorisation du capital entre l'Allemagne et la Suisse.

Ce critère est depuis longtemps utilisé par le grand patronat helvétique afin de mesurer la «compétitivité» relative de la place productive suisse. Cela d'autant plus que les IDE (investissement directs à l'étranger) d'entreprises suisses dans le tissu productif allemand sont nettement plus importants que dans le reste du monde. Pour l'illustrer, il suffit d'une donnée: le total des salariés «employés» dans des entreprises contrôlées par des capitaux suisses atteint 1,32 million en l'an 2000 ; pour la seule Allemagne, la part est de 251 625 (par rapport à 130 350 en Grande-Bretagne... où le nombre concerne fortement le secteur de la banque, y compris des paradis fiscaux comme Guernsey et Jersey).

A la différence d'une fraction du patronat des machines-outils et de la chimie, exportant avant tout en Europe et bien implantée directement dans l'UE, Christoph Blocher s'est toujours fermement opposé à l'entrée dans l'UE. Il en a fait un thème de sa politique, combiné avec une forte réaffirmation des «valeurs traditionnelles» et donc de la xénophobie, une des thématiques qui fait que, par cercles concentriques, l'UDC capte quelques fragments de l'extrême droite. Ce n'est pas une nouveauté dans l'histoire de la droite conservatrice en Suisse, comme ne le sont pas les tendances à un autoritarisme sécuritaire, répressif qui fonctionne en écho avec la xénophobie et accompagne physiologiquement les contre-réformes sociales.

Or, depuis trois ou quatre ans, une conjoncture nouvelle s'est affirmée. Face, d'une part, aux incertitudes sur l'avenir de l'euro, sur les relations entre les Etats-Unis et l'UE, sur les relations entre les bourgeoisies européennes au sein même de l'UE (particulièrement la position de la City londonienne et de sa livre sterling) et, d'autre part, face à la poussée à institutionnaliser plus fortement l'UE selon des modalités qui laissent moins de champ de manœuvre aux bourgeoisies politiquement plus faibles, un réalignement sur le thème de l'UE s'est opéré au sein de la classe dominante helvétique et de ses élites politiques. Le refus de l'UE est, aujourd'hui, partagé très largement par le patronat suisse, dans ses différents segments (banques, assurances, industrie des machines, chimie, etc.).

A l'ordre du jour se confirme une priorité: pousser plus loin l'offensive néo-conservatrice dans tous les domaines. Cela doit permettre de maintenir l'avantage compétitif en termes de coûts unitaires salariaux sur l'Allemagne ; ce qui permet aussi de faire face plus aisément aux fluctuations du taux de change du franc suisse. C'est-à-dire de diminuer l'impact d'une hausse du franc suisse sur les exportations non seulement en termes de volumes, mais aussi de marges de gain à l'exportation. Il faut rappeler enfin que l'industrie d'exportation helvétique ne joue pas la carte prioritairement de la compétitivité-prix, mais celle de l'hyper-spécialisation dans des niches du marché mondial.

Face à l'Agenda 2010 du social-démocrate Schröder, face aux effets du chômage sur les conditions de travail et de salaires en Allemagne, face à l'affaiblissement du mouvement syndical allemand, le patronat helvétique prend, comme toujours, les devants. Au nom de la «compétitivité suisse» (Standort Schweiz), l'attaque antisociale sera menée plus durement. L'UDC et son leader Blocher sont parfaitement fonctionnels à cette option.

Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la Tribune de Genève du 20 octobre 2003 titre: «Les patrons s'affichent en faveur de Blocher». Ainsi le président de l'Association suisse des banquiers, le Genevois et libéral Pierre Mirabaud, lui donne son appui. Le directeur d'economiesuisse, Rudolf Ramsauer, déclare: «Christoph Blocher est un entrepreneur talentueux. Et il porte en lui quelque chose de rebelle. Nous voulons nous faire entendre à Berne. Si c'est par la voix de Blocher tant mieux.» Le codirecteur d'un des instituts bancaires membres du peloton des dix principales banques mondiales, Credit Suisse Group, signale: «La Suisse doit absolument préserver son indépendance et ses valeurs face à l'UE.»

La même orientation ressort dans les médias de la Suisse alémanique, donc au cœur du capitalisme helvétique: «L'économie salue la candidature [au Conseil fédéral] de Christoph Blocher» (Tages Anzeiger, 21 octobre 2003). Et l'éditorialiste du très influent quotidien Neue Zürcher Zeitung écrit dans son édition du 25/26 octobre 2003: «Avec un conseiller fédéral comme Blocher, il y aurait au moins une chance d'un soutien à l'économie de marché, comme le pays en a si fortement besoin.»

L'hebdomadaire Cash, en première de son supplément Cash Enterprise, titre: «L'UDC s'affirme comme le parti des entrepreneurs». Et il relève qu'à l'Assemblée fédérale (Conseil national et Conseil des Etats), l'UDC pourra compter sur 16 représentants directs des entrepreneurs, alors que les radicaux n'en réunissent que sept dans leurs rangs... et le PS deux. L'Agefi, le 3 novembre 2003, à l'occasion du Forum de Glion - haut lieu initialement des europhiles -, titre en première: «Les vœux des chefs d'entreprise: Monsieur Blocher au Conseil fédéral». Hans Fischer - de la direction de la Banque cantonale zurichoise (BCZ), la troisième banque de suisse, qui a récupéré l'essentiel des avoirs du groupe de Martin Ebner, ancien acolyte de Blocher - salue «la capacité incontestable de Christoph Blocher, dont celle d'un chef d'entreprise à succès et au sens du commandement. Ces éléments sont plus que nécessaire à un bon fonctionnement du Conseil fédéral qui manque singulièrement de poigne.»

Ce quasi-unanimisme patronal peut être mis en regard avec les déclarations d'une partie du gotha de la banque il y a encore quelques années. Ainsi, Robert Studer, le patron de l'UBS, en 1992, avant la fusion UBS-SBS, déclarait: «La moitié de ce que dit Blocher est faux.» En 1997, Mathis Cabiallavetta, alors à la tête de UBS, attaquait ouvertement Blocher. Rainer E. Gut, le grand patron du Credit Suisse Group, en 1999 encore, déclarait: «La voie que Blocher indique n'est pas celle du futur.» Et Lukas Mühlemann, encore en 2001, se différenciait de Blocher (SonntagsZeitung, 2 novembre 2003, p. 61-62). On trouvait les mêmes remarques, quoique faites sur un ton plus modéré, chez Vasella de Novartis ou à la direction de Schindler. Mais les temps ont changé.

Voilà le fait le plus marquant de ces élections: le réalignement politique du camp bourgeois est l'expression d'un réarrangement, au sein même de la classe dominante, particulièrement sur la relation à établir entre la Suisse et l'UE, dans la phase à venir. Ce qui n'empêchera pas un possible tournant dans les dix à quinze ans. Et Blocher a déjà indiqué qu'il accepterait une bonne négociation sur les bilatérales, prenant à contre-pied les syndicats sur la «libre circulation» des travailleurs où leur approche suinte d'une xénophobie inhibée.

Le néocorporatisme à la sauce du xxie siècle naissant

La volonté affichée d'un Conseil fédéral «à poigne» résulte de l'expérience faite par le patronat depuis 1990-1991. Les coups les plus durs n'ont pas suscité une riposte organisée des syndicats, ni des mobilisations semi-spontanées significatives des salarié·e·s, même si une certaine disponibilité s'est manifestée chez les travailleuses et les travailleurs. Dès lors, une conclusion a été tirée dans le camp bourgeois. C'est dans une perspective néocorporatiste - allant du rapport patrons / salariés dans l'usine jusqu'aux tables rondes organisées sous la houlette du Conseil fédéral, en passant par des conventions collectives réduites au contenu du Code des obligations - que les attaques du Capital peuvent être conduites «à bon port», tout en ne secouant pas trop le régime de concertation avec les sommets de la social-démocratie et des syndicats. Cette orientation exige non seulement un gouvernement de coalition (autrement dit d'unité nationale), qui se décline aussi au niveau cantonal, mais également une multiplication de gestions paritaires (plus ou moins effectives) d'institutions sociales diverses (entre autres le IIe pilier), ce qui constitue un instrument de cooptation matérielle, idéologique et culturelle de ladite gauche politique et des fonctionnaires syndicaux.

Cette configuration politique et institutionnelle peut aboutir à des situations apparemment paradoxales. Les sommets de la social-démocratie ont intégré complètement la pratique consistant à négocier de suite le «moins pire», sans se risquer à établir préalablement un rapport de force. Ils font de la sorte afin de ne pas «être contraints» de «s'opposer», pleinement conscients que leur survie est liée à la cooptation par le patronat et que leurs capacités de mobilisation se sont fortement effilochées, ou n'existent pas, dans l'essentiel des branches de l'économie.

La démonstration la plus claire vient d'être faite à propos des retraites (onzième révision de l'AVS et surtout révision de la LPP). Dans cette conjoncture particulière, le grand bourgeois, populiste, Christoph Blocher, plus conscient des rythmes nécessaires à la réorganisation du capital, pouvait prendre position contre le déplacement à 67 ans de l'âge donnant droit à la retraite et contre la suppression de l'indice mixte des rentes AVS (indice combinant augmentation du coût de la vie et des salaires). Ce faisant, Blocher pouvait se différencier, artificieusement, y compris sur ce terrain, de secteurs bourgeois représentés par le parti historique du patronat, le Parti radical. Le président de la Confédération helvétique, Pascal Couchepin, s'est profilé, avec l'aplomb d'un chef de bourg (Martigny), en faveur de la retraite à 67 ans et pour la possible remise en cause de l'indice mixte. Ainsi, Blocher a pu, aisément, capter un électorat qui ne se sentait pas «soutenu» par les principaux partis «historiques», identifiés depuis 55 ans avec le Conseil fédéral et sa présidence gonflée (Couchepin).

Sous l'impact, particulièrement en Suisse française, d'une caractérisation politique superficielle de l'UDC - qui ne réinsère pas la fonction de ce parti dans les réalignements susmentionnés de la bourgeoisie - s'affirme une réaction de ralliement à la social-démocratie face à ce qui est dépeint comme, presque, un danger fasciste imminent. On constate ainsi qu'une partie de l'électorat qui avait voté par le passé en faveur de la prétendue «gauche radicale» genevoise (Alliance de gauche - solidaritéS-PdT-Indépendants) se tourne vers le PS. La Tribune de Genève du 23 octobre le souligne: «Les électeurs de l'AdG ne fuient pas massivement vers l'UDC... C'est bien vers leurs cousins idéologiques du PS et des Verts que s'est tournés la grande majorité des transferts [en 2003 par rapport 1999]

Ladite bipolarisation UDC / PSS n'empêchera pas les forces bourgeoises de clamer leur volonté de conduire une politique néoconservatrice, tout en se «con- certant» avec la social-démocratie et les directions syndicales. C'est-à-dire en les maintenant enfermées dans une intégration totalement subordonnée.

Depuis des années, nous avons souligné le remodelage d'un néocorporatisme se fondant sur une alliance quadripartite (Etat, patronat et ses associations, partis bourgeois et PSS / USS), dont la caractéristique, par rapport aux années 1930 ou 1950, réside dans la conscience aiguë qu'ont les forces de droite de l'extrême affaiblissement des relations organiques entre le PSS, les syndicats et le salariat.

De ce simple constat, il en découle qu'une action politique anticapitaliste sérieuse devrait combiner un travail syndical sur le long terme et une présence offensive sur le terrain social et politique afin de rebâtir des éléments d'une indépendance de classe, d'abord dans l'action.

La «gauche» et «la gauche anticapitaliste»

Il est certes difficile, dans la phase actuelle, de concevoir l'incarnation du terme de «gauche» en Suisse. Un exemple peut suffire. Un candidat politique des syndicats, élu au Conseil national sous l'étiquette PS (Fribourg), est le président du Syndicat de la communication, Christian Levrat. Il est présenté par les médias de Suisse française comme le héraut d'une politique syndicale combative en Suisse française. Pourtant son programme électoral se résume dans cette annonce publicitaire: «J'entends défendre les habitants de mon canton, les salariés, les retraités, toutes les victimes de la folie néolibérale. A la Poste, à Swisscom, à Orange et ailleurs je m'efforce d'éteindre à longueur d'année les incendies que quelques pyromanes ne cessent d'allumer.» (La Liberté, 9 septembre 2003) Effectivement, tous les débuts de mobilisation (en octobre 2002 à La Poste) ou même de grève (comme à Orange, en mars 2003) ont été éteints par la direction du Syndicat de la communication, dont le patron n'a pas réussi, avant sa fraîche carrière syndicale, à obtenir le poste de préfet de la Gruyère.

Il faudrait de plus signaler, ce que presque personne ne fait, la tendance renforcée de secrétaires syndicaux - à la tête d'appareils dont les déficits financiers reflètent la perte de membres et d'influence - à utiliser les syndicats comme marchepied de «carrières politiques», avec les prébendes et la «gloire médiatisée» qui leur sont attachées.

C'est dans un tel contexte qu'il faut situer l'intervention politique d'une force de la «gauche anticapitaliste». Et, ici, la question des alliances politiques n'est pas secondaire, surtout quand la clé de voûte d'une orientation devrait être, en point de mire, la difficile reconquête d'éléments d'indépendance de classe en termes d'action et de conscience.

Le choix d'une alliance programmatique avec le PdT est des plus significatives: le programme «A gauche toute !», qui sert de vernis électoral, ne traduit aucune orientation pratique et n'en implique aucune - et donc ne peut que susciter les illusions sur un prétendu pôle anticapitaliste. 7 En outre, cette alliance s'inscrit clairement dans le cadre d'une gauche plurielle, pour reprendre une formule française, qui se voudrait une alternative à la droite, alors que ses représentants collaborent avec cette droite dans les exécutifs, y compris dans une position subordonnée politiquement et quantativement, comme l'illustre l'exemple du canton de Vaud. La permanence d'une insertion dans la gauche plurielle va se reposer avec force à l'échelle du canton et de la ville de Genève, où l'Alliance de gauche (PdT-Indépendants-solidaritéS) tète les mamelles des subventions institutionnelles.

Techniquement, l'intégration à la gauche plurielle ressort de l'apparentement pour les élections de 2003 entre le PS, les Verts, le PdT / POP et les cercles réunis sous l'étiquette solidaritéS, à Neuchâtel ou dans le canton de Vaud. L'accord programmatique, subalterne, s'exprime, lui, au travers du sous-apparentement, que ce soit dans le canton de Vaud (accord POP-Collectif pour une alliance socialiste - CAS) ou dans le canton de Neuchâtel (accord Eco-Pol-Sol) 8, ou encore à Genève avec la liste au Conseil des Etats.

Dans le canton de Vaud, le CAS, par son sous-apparentement électoral avec le POP, a permis que deux candidats popistes - Marianne Huguenin et Josef Zisyadis - soient élus au Conseil national 9. Le Chaux-de-Fonnier Alain Bringolf, expert, lui, d'une alliance solide avec la social-démocratie dans son canton (NE), déclarait, pour la direction du PdT, que la conquête d'un siège supplémentaire dans le canton de Vaud «permet [au PdT / POP] de maintenir sa députation au Conseil national» (communiqué du 20 octobre), soit deux élus ! Cette survie d'une représentation parlementaire du PdT / POP à l'échelle nationale, est-ce vraiment la concrétisation d'une avancée dans la construction d'une gauche anticapitaliste en Suisse ? Si cela était le cas, ce serait une exception européenne. A moins que l'exception effective porte sur la caractérisation frauduleuse d'une telle alliance comme étant anticapitaliste, d'autant plus que les responsables de solidaritéS Genève ne cessent de prétendre que leurs alliés du PdT / POP n'ont rien à voir avec l'anticapitalisme. La cohérence du discours ne résiste pas aux manœuvres électorales présentées comme substance de l'activité politique.

L'héritage historique stalinien du PdT / POP 10 ne peut être ignoré. Daniel Bensaïd, membre de la direction de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire), souligne avec pertinence, dans l'hebdomadaire Politis (20 octobre 2003): «Dire qu'il n'y a plus de stalinisme est un peu rapide. Dans l'histoire, le stalinisme est une des formes possibles d'une contre-révolution bureaucratique. Comme la bureaucratie n'est pas liée à la personnalité ou à la psychologie de Staline, mais est une sécrétion de presque toutes les sociétés modernes, les leçons du stalinisme ne sont pas à conjuguer au passé. C'est quelque chose qui, sous d'autres formes, nous attend aussi au tournant et à l'avenir. La mémoire de la lutte contre le stalinisme est donc très actuelle.» En outre, le PdT / POP ne développe aucune activité syndicale combative et ne participe que marginalement aux mobilisations sociales, certes limitées en Suisse. Comment pourrait-il être un des vecteurs «d'une recomposition de la gauche anticapitaliste», formule à la mode ? Un élément de réponse nous est fourni par sa pratique. Dans tous les exécutifs où il a siégé ou siège encore, le PdT mène une politique d'alliance étroite avec le PS et, de facto, avec les secteurs bourgeois. Au mieux, il se propose d'être un aiguillon de la social-démocratie ; ce que revendique aussi, sans cesse, le porte-parole de solidaritéS Genève, Pierre Vanek, qui prétend «ancrer la social-démocratie à gauche» !

Au sein d'un exécutif cantonal à majorité bourgeoise, un des deux élus nationaux du PdT / POP, Josef Zisyadis, revendique simplement sa place: «Je veux d'abord aller au Conseil d'Etat pour être un des sept qui dirigent le canton [de Vaud] (Le Matin, 6 août 2003) Le sens de cette formule prend tout son relief, car, comme l'explique le quotidien Le Temps: «Quel que soit finalement le vainqueur [de l'élection complémentaire au Conseil d'Etat du canton de Vaud], la majorité du Conseil d'Etat vaudois restera à droite, avec 4 ou 5 élus dans ce camp contre 2 ou à nouveau 3 dans la gauche.» (7 novembre 2003)

Il n'y a dans cette orientation du PdT / POP rien d'étonnant et de nouveau. Josef Zisyadis résume bien ainsi sa «philosophie» qui doit certes peu au catéchisme marxo-stalinien, mais encore moins à une approche marxiste critique: «Ce n'est pas le changement de société qui peut transformer l'être humain. C'est la transformation de l'être humain qui change la société.» (Le Temps, 20 octobre 2003) Ce thème pontifical a aussi été formulé par le candidat du CAS, Jean-Michel Dolivo: «Il est indispensable de mettre l'humain avant l'économie.» (24 heures, 19 septembre 2003) Tous les partis confessionnels helvétiques ont brodé sur cette thématique, dans cette période de crise sociale. Ainsi, le PDC lors d'un de ses grands rassemblements met en scène «l'humain»: «Sur la scène, l'écran géant affiche le slogan: «Au centre l'humain !» (L'Hebdo, 18 septembre 2003)

Deux épisodes peuvent renforcer la préoccupation de celles et ceux qui sont attachés à la constitution d'une gauche anticapitaliste en Suisse et en Europe, facteur nécessaire de la «construction» d'un bloc social apte à faire face aux assauts du Capital et à susciter l'émergence d'éléments d'une reconquête à moyen terme d'une perspective socialiste et démocratique à l'échelle continentale et internationale. Pour quelles raisons les cercles se présentant aux élections sous l'étique solidaritéS étaient-ils absents, comme force organisée, lors la principale manifestation nationale pour la défense des retraites à Berne, le 20 septembre 2003 ? Pourquoi la même absence a-t-elle été enregistrée à l'occasion de la manifestation contre la guerre et l'occupation de l'Irak, le 25 octobre à Berne ?

Quant à la «percée», avec un élu, de l'Alliance de Gauche-solidaritéS à Genève, 11 trois remarques suffiront. Premièrement, entre 1999 et 2003, en termes de suffrages, c'est son allié le PdT qui a connu le recul le plus important (-58 %), devant le Parti radical (-23 %) et solidaritéS lui-même (-9 %). Par contre, le Parti socialiste a progressé de 66 % ; alors que l'UDC augmentait ses suffrages de 230 %. L'électorat du bloc politique conçu par solidaritéS - qui inclut le PdT et les «Indépendants» (Ch. Grobet, Ch. Ferrazino, maire content de l'être de la ville de Genève, etc.) - l'Alliance de gauche (AdG), s'est nettement réduit ; par contre, l'électorat du PS et des Verts a crû.

Deuxièmement, la même stratégie de bloc politico-électoral, avec des «indépendants» socio-démocrates et le PdT, restera de mise pour le futur, la survie institutionnelle ayant ses contraintes. Ce qui pose une question: l'AdG-solidaritéS restera-t-elle dans le bloc de la gauche plurielle nommée l'Alternative ? Si la réponse est positive, la césure entre le discours et la pratique ne fera que s'amplifier.

Troisièmement, toute l'opération de marketing politique initiée par solidaritéS Genève, laissant accroire qu'une expression politique d'un «mouvement social», très faible, se ferait sous la forme d'une représentation parlementaire hétéroclite, au travers d'une fraction de cinq au Conseil national, est à l'eau. Toutefois, elle a participé à la dépolitisation, en termes d'éducation anticapitaliste, d'une frange de jeunes militant·e·s. Elle se solde aussi par une désertion d'une activité syndicale participant à l'édification de courants «classistes», ce qui est la condition sine qua non d'une existence effective pour une gauche anticapitaliste. Même si cette tâche est difficile.

Les batailles à venir seront des tests: sur les retraites et les salaires ; sur l'Union européenne, face au Parti socialiste qui va se réfugier sur ce terrain, vis-à-vis de Blocher, afin de mieux camoufler sa capitulation sur les questions sociales essentielles ; sur la politique xénophobe des autorités fédérales et cantonales ; sur l'animation, durable, d'une mobilisation contre l'occupation de l'Irak et, plus généralement, sur l'éclairage de l'intrication entre guerre et impérialisme.

Pour construire une gauche de gauche - et non un aiguillon émoussé de la social-démocratie -, la priorité reste celle, sur une longue période, de participer à «l'assemblage» d'un bloc social, issu de mouvements nécessairement dispersés, aptes à marquer des moments de rupture partiels avec la logique politique et sociale du Capital.

Ne pas tomber dans le piège du théâtre d'ombres chinoises des oppositions politiques construites par les médias et les services de marketing des partis est un élément nécessaire pour poursuivre, de manière cohérente et honnête, un tel objectif. Dans l'immédiat, le spectacle donné par la direction du PS face au replâtrage du Conseil fédéral et par les candidats du bloc politique «A gauche toute !» pour trouver un strapontin au sein d'une fraction parlementaire (les Verts) démontre la force d'attraction sur les forces cataloguées à gauche ou «anticapitalistes» du régime politique mis en place par une bourgeoisie helvétique très expérimentée. - 7 novembre 2003


1. Voir entre autres: J.-F. Marquis et C.-A. Udry, «Le renouveau de tous les dangers», pp. 134- 229, in Le Livre noir du libéralisme, Editions de L'Aire, 1996.

2. Les hebdomadaires internationalistes et anticapitalistes, comme Rouge, organe de la LCR en France, peuvent aussi faire preuve d'ignorance. On y lit (N° 2036, 23 octobre 2003, page 2): «A l'exception de nos camarades de solidaritéS, qui obtiennent un siège à Genève (Pierre Vanek), et de l'Alternative socialiste verte [ASV], qui en gagne un à Zoug, la représentation de la gauche anticapitaliste ne progresse pas.» Limitons-nous, pour l'heure, à quelques remarques factuelles: le siège gagné dans le canton de Zoug l'est par le candidat (Josef Lang) d'une formation politique (ASV) dont le principal représentant (Hanspeter Uster) est ministre de la police dans ce canton. Un canton qui est un des hauts lieux de l'implantation - pour des raisons fiscales - de grands holdings internationaux et de sociétés parmi les plus louches. Un tel poste dans un exécutif cantonal n'est possible qu'avec l'assentiment des partis bourgeois. Ces derniers, depuis les années 1930, ne manquent pas de nommer des représentants de «la gauche» à la police.

En outre, l'Alliance socialiste verte, à Zoug, forme une coalition stable avec la social-démocratie. Quant au conseiller national élu, Jo Lang, sa plateforme électorale était placée sous le signe de l'équité selon John Rawls (explicitement cité). Il est, en outre, le candidat du centre à la présidence du SSP pour son prochain Congrès qui se déroule du 6 au 8 novembre. Il se profile contre la candidate de la gauche syndicale, la Zurichoise Ursi Urech. Depuis les élections, Jo Lang, qui par ailleurs est une figure politiquement plus sophistiquée que les candidats du PdT / POP, a rejoint naturellement la fraction parlementaire du Parti Vert.

A Neuchâtel, le groupe qui s'intitule Solidarités est représenté dans l'exécutif municipal par Eric Augsburger, maire de la ville en 1999-2000 et en 2002-2003. La droite le juge plus fréquentable qu'un social-démocrate. Et Solidarités a comme slogan: «Un mouvement pour tous, contre le chacun pour soi.» Le protestantisme a toujours nourri le «socialisme neuchâtelois», comme les historiens du mouvement ouvrier l'ont à plusieurs reprises noté.

3. Cette orientation de dire «Oui à l'UE», dans le contexte actuel, sous l'hypothèse d'une consultation référendaire (modalité de gestion de «l'opinion publique» au centre des instruments d'administration de la démocratie bourgeoise helvétique) est celle défendue par le chef rédacteur du périodique solidaritéS, entre autres dans les colonnes du Courrier.

4. DHL fait partie, depuis 2003, du groupe dirigé par Deutsche Post, qui a intégré aussi l'importante société Danzas Intercontinental.

5. Le CAS a rapidement évolué, ce qui doit certainement indiquer l'intensité de ses discussions Son porte-parole public, Jean-Michel Dolivo, insistait il y a peu sur: «La crainte permanente, c'est le constat que la lutte parlementaire est aussi un redoutable instrument d'intégration politique.» Et de souligner le fait que la participation parlementaire «n'est pas une priorité» (Le Courrier, 13 janvier 2003). Depuis lors, le poil à gratter électoral a fait ses effets et continuera à le faire. Après avoir hissé Marianne Huguenin au Conseil national, le CAS appelle à voter, sur le tract tous-ménages du PS, pour le candidat de ce parti au Conseil des Etats, Michel Béguelin. C'est une des figures syndicales de la «modernisation» des CFF et de l'intégration inconditionnelle à l'UE de Maastricht. Sous une formulation caractéristique, Michel Béguelin défend une politique d'union nationale à l'échelle du canton en mettant en avant, comme principal mot d'ordre, à côté de l'écusson Liberté et Patrie: «Défense du canton. Oui à une défense systématique des intérêts du canton à Berne.» Il sera difficile au CAS d'expliquer pourquoi il a choisi cette option alors que son grand frère, solidaritéS Genève, a présenté, sans succès, une candidature contre la présidente du PSS, Christiane Brunner, ni plus à gauche, ni plus à droite que Béguelin. De plus, solidaritéS Genève s'est refusé, sous le prétexte qu'il n'était ni femme, ni assez à gauche, à soutenir l'élection au Conseil d'Etat du canton de Genève du social-démocrate et syndicaliste Charles Beer. Ce qui n'a pas empêché solidaritéS-Genève d'appuyer les candidatures de la social-démocratie à l'exécutif de la ville de Genève. Or jusqu'à plus amples informations, le social-démocrate Manuel Tornare, membre du Conseil administratif de Genève, n'est ni plus femme, ni plus à gauche que Charles Beer. Pour compléter ce tableau de contorsions politiques, on peut noter que Solidarités Neuchâtel soutient la candidate social-démocrate au Conseil des Etats, pour le second tour des élections le 9 novembre, car «l'objectif de la gauche doit être de devenir majoritaire dans ce pays». On regrette l'intelligence d'Alice au pays des Merveilles.

6. Le CAS soutient la candidature de Josef Zisyadis au Conseil d'Etat du canton de Vaud. Donc, l'intégration dans un exécutif à majorité bourgeoise.

7. Ce type de programme commun électoral va radicalement à l'encontre, au niveau du contenu et des perspectives, du programme établi par Lutte ouvrière et la LCR en France à l'occasion des élections régionales et européennes de 2004. De plus, il est en complet déphasage avec l'appel à «rassembler la gauche anticapitaliste» tel qu'adopté par le XVe Congrès de la LCR (voir dans ce numéro p. 39).

8. Dans le canton de Neuchâtel, le sous-apparentement POP-Verts-Solidarités conduit les Verts (Eco) à intégrer dans leur résultat total au Conseil national (13,8 %) les suffrages de Solidarités et du POP, ce qui est normal, car leur ligne est similaire.

9. Le CAS et le rédacteur du périodique solidaritéS répètent que le CAS a manqué de justesse un siège au Conseil national. C'est malheureusement uneerreur factuelle, peu admissible pour ceux qui se veulent les Duhamel helvétiques des résultats électoraux. Tout d'abord, à l'intérieur de la «gauche plurielle» vaudoise, il s'en est fallu de 0,49 % des suffrages pour que l'alliance POP-CAS n'ait qu'un élu (et que le PS en ait 5, sur 18 pour le canton). Ensuite, au sein de cette alliance, le POP a obtenu 2,55 fois plus de suffrages que le CAS. Ce qui fait que Marianne Huguenin n'a pas été élue «de justesse», mais avec une marge très large. Pour les spécialistes électoraux qui veulent continuer à l'ignorer, ce n'est en effet pas le nombre de suffrages individuels mais le nombre de suffrages de listes qui compte. Ce qui traduit tout simplement la réalité d'un système électoral à la proportionnelle.

10. Dans les colonnes de l'organe du PdT / POP, Gauche hebdo, un des «intellectuels» du parti, Michel Buenzod, très proche de Josef Zisyadis, a défendu, encore dernièrement, le général, Wogciech Jaruzelski, qui a organisé le coup d'Etat contre Solidarnosc et instauré «l'état de guerre» en décembre 1981. Jaruzelski fut aussi premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais de 1981 à 1989.

Jean Spielmann, membre de la bureaucratie du SEV (syndicat des chemins de fer), n'a pas hésité à se rendre en Chine, sur invitation du PC chinois, après le massacre de Tiananmen, en 1989. Il en rapporta un témoignage laudatif. Quant à Marianne Huguenin, ses impressions positives sur l'Allemagne de l'Est, au milieu des années 1980, étaient diffusées, entre autres, sur les ondes de Radio Acidule (Lausanne).

Si ces prises de position, parmi les anticapitalistes d'aujourd'hui, ne font plus sens et s'il est considéré comme relevant d'une «orientation sectaire» de le rappeler, alors une question se pose: avec quel sérieux est appréhendé, dans le contexte politique européen difficile, le poids d'une histoire qui pèse encore, au présent, sur la «gauche radicale» ? Dans l'élaboration d'un programme de transition (d'un programme anticapitaliste) remis à jour, une question centrale reste celle de l'articulation entre démocratie et socialisme, et dès lors celle du bilan actualisé du passé de la gauche dite «communiste».

11. Un candidat du CAS s'étonnait que «le Pdt (POP), lui, n'a jamais vraiment voulu tirer le bilan du prétendu socialisme des pays de l'Est. Pour nous c'est essentiel de le faire» (Le Courrier, entretien avec Pierre-Yves Oppikofer, 10 octobre 2003). Dans la même logique, tout à fait respectable, quand surgira cette interrogation à l'esprit des porte-parole de solidaritéS Genève ? En effet, leur conseiller national, Pierre Vanek, a été un fervent partisan, avec beaucoup d'autres membres de solidaritéS, de Staline, de Mao et même de Pol Pot. Voir à ce propos le périodique Drapeau rouge. Or, pour reprendre la formule de Pierre-Yves Oppikofer, il «n'a jamais vraiment voulu tirer le bilan».

 

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